
L’enseigne du kiosque en bordure de la route 143
Il y a dix ans, Marylin Perreault n’aurait probablement pas imaginé que son petit projet agricole deviendrait une entreprise de cette ampleur. Lorsqu’elle lance La P’tite Légumerie, sur la route 143 à Stanstead-Est, en 2016, elle est encore serveuse de profession et cherche simplement un nouveau projet pour l’avenir.
Les débuts sont modestes. La production occupe alors à peine la superficie d’un gros jardin. Mais rapidement, les premiers clients répondent présents et leur intérêt envoie un message clair à l’entrepreneure : la demande est là.
Dès l’année suivante, la superficie grimpe à environ deux acres. Puis à trois. Il y a environ cinq ans, La P’tite Légumerie atteint le cap des huit acres. Aujourd’hui, la ferme compte 13 acres consacrés à la production en plein champ.
Cette croissance ne s’est toutefois pas faite autour d’un plan visant dès le départ à devenir une grande entreprise agricole. Elle s’est plutôt construite progressivement, au gré des besoins de la clientèle. «Mes clients m’ont apporté là», résume Marylin Perreault, propriétaire de l’entreprise.
Maintenant, la P’tite Légumerie produit environ 40 variétés de légumes, avec, dans plusieurs cas, deux ou trois sous-variétés. Carottes classiques, carottes de couleur, carottes nantaises, concombres, fèves, tomates, courges, citrouilles et plusieurs autres productions se retrouvent ainsi au kiosque au fil de la saison.
Et contrairement à plusieurs producteurs qui sillonnent les marchés, La P’tite Légumerie a choisi une formule différente : toute la production est vendue directement au kiosque de Stanstead-Est.
Cette façon de faire permet à l’entreprise de concentrer ses efforts sur sa ferme et sur sa clientèle locale, mais elle signifie aussi que les volumes doivent être importants pour répondre à la demande.
Une production qui se compte en tonnes
La taille actuelle de la ferme donne une idée de l’écart qui sépare les débuts de La P’tite Légumerie de sa réalité actuelle. L’exemple des tomates est particulièrement parlant. L’an dernier, l’entreprise a vendu huit tonnes de tomates. Et les tomates ne sont qu’une partie de l’équation.
Lors des journées les plus occupées, l’équipe peut sortir de terre entre 3000 et 4000 carottes par jour. Les volumes sont suffisamment importants pour permettre également la vente de grandes quantités destinées à la transformation et au cannage.
Les poches de fèves et les grosses quantités de concombres font notamment partie des produits recherchés par les clients qui souhaitent profiter de la saison des récoltes pour faire leurs propres conserves.

Pieds de choux de Bruxelles
«On a du très gros volume, puis on est spécialisé là-dedans aussi», explique la propriétaire.
Tout de même, la diversité des produits est ce qui assure une saison réussie, explique l’agricultrice. Cette variété représente aussi une forme de protection contre les aléas d’une saison agricole : une mauvaise période pour une culture peut être compensée, en partie, par de bonnes performances dans une autre.
Cette année, la météo a d’ailleurs donné du fil à retordre à l’entreprise. Le début de la saison a été particulièrement humide. Trop humide, même, au point où certaines productions ont frôlé les dommages. Puis, après la pluie, la chaleur s’est installée avec force. Pour les cultures comme pour les travailleurs, les dernières semaines ont donc été exigeantes.
«C’est une saison un peu en dents de scie», reconnaît la productrice.
La diversité des légumes permet toutefois à La P’tite Légumerie de mieux traverser ces périodes difficiles, tout en offrant à l’entrepreneure l’occasion de faire découvrir à sa clientèle des variétés plus inusitées, comme le chou de Bruxelles. «C’est impressionnant de vendre le chou de Bruxelles directement sur le pied. La plupart des gens ne savent pas comment ça pousse, et ça nous amuse de leur en parler. Ils voient aussi la fraîcheur de la récolte, directement sortie du champ!»
Une saison qui commence bien avant l’ouverture du kiosque

Production de semis en serre
Pour les clients, la saison de La P’tite Légumerie commence véritablement lorsque le kiosque ouvre et que les légumes frais apparaissent sur les étalages. Pour Marylin Perreault et son équipe, elle commence beaucoup plus tôt. La production des plants représente une partie importante du travail effectué avant même que les premières récoltes puissent être vendues.
À peine la saison précédente terminée, l’entreprise se remet déjà en mode préparation. Le kiosque ferme en novembre, décembre offre un bref répit, puis les commandes et la préparation de la prochaine saison reprennent rapidement. Dès février, les premiers semis commencent.
La P’tite Légumerie produit elle-même une grande partie de ses plants. Les tomates, notamment, partent de la graine. Les jeunes plants sont ensuite transférés temporairement en serre afin de leur permettre de s’acclimater avant leur plantation au champ. Il ne s’agit donc pas d’une production maraîchère sous serre. La serre joue plutôt un rôle de transition dans le cycle de production.
Dès que les conditions météorologiques le permettent, les plants prennent le chemin des champs. Et c’est là que commence une autre course contre la montre : celle de la croissance, de l’entretien et finalement de la récolte.
Une ferme qui repose sur une équipe
Avec des milliers de légumes à récolter, Marylin Perreault ne pourrait évidemment pas accomplir le travail seule. Cette saison, 12 employés travaillent à La P’tite Légumerie, à temps plein ou à temps partiel. Une partie importante de cette équipe est composée de jeunes qui retournent au secondaire ou au cégep à la fin de l’été. L’entreprise doit donc composer avec une diminution de ses effectifs à l’automne.
Malgré cette réalité, la propriétaire considère avoir une situation enviable pour une entreprise saisonnière. Plusieurs employés reviennent année après année. Certains travaillent à La P’tite Légumerie depuis cinq ou six ans. Cette stabilité permet de bâtir une équipe expérimentée, qui connaît les méthodes de travail et le rythme particulier de la ferme.
Le recrutement demeure néanmoins un enjeu. Le travail agricole ne convient pas à tout le monde, explique la propriétaire. Il faut aimer travailler dehors, accepter les caprices de la météo et être capable de composer avec des journées physiquement exigeantes.

Une partie de l’équipe à l’ouvrage pour la préparation des champs
L’équipe commence généralement autour de 7 h le matin afin de profiter des heures les plus fraîches. Certaines récoltes doivent toutefois attendre que la rosée disparaisse, ce qui limite les possibilités de devancer complètement les grosses chaleurs.
Des pauses plus fréquentes sont alors nécessaires. Pour Marylin Perreault, le travail comporte malgré tout un élément particulièrement valorisant : voir immédiatement le résultat de ses efforts.
«C’est du travail concret», dit-elle. Un légume récolté le matin peut rapidement se retrouver dans les mains d’un client au kiosque. Cette relation directe entre le travail accompli et le produit vendu contribue, selon elle, à attirer des employés qui apprécient ce type d’environnement.
Une nouvelle façon de vendre les légumes
La croissance de La P’tite Légumerie ne se mesure pas uniquement en acres ou en tonnes. L’entreprise a également fait évoluer sa façon de servir ses clients.
Pendant environ cinq ans, les consommateurs pouvaient acheter des paniers de légumes. Cette formule fonctionnait, mais Marylin Perreault constatait progressivement que les habitudes de consommation changeaient. «Les clients souhaitaient davantage de liberté», dit-elle.
Plutôt que de recevoir un panier composé à l’avance, plusieurs préféraient pouvoir choisir eux-mêmes les légumes dont ils avaient besoin, en fonction de leurs goûts et de leur consommation.
La P’tite Légumerie a donc cherché une nouvelle formule. Depuis l’an dernier, l’entreprise propose un système de prévente sous forme de crédit prépayé.
Le principe est relativement simple : les clients achètent un montant à l’avance et bénéficient d’une bonification. Par exemple, une contribution de 100 dollars peut donner droit à 120 dollars de produits.
Pour l’entreprise, ce système représente un coup de pouce financier important avant le début de la saison. L’argent recueilli permet notamment de financer l’achat des semis et de contribuer au paiement des travailleurs alors que le travail agricole est déjà commencé, mais que le kiosque n’est pas encore ouvert. Pour le client, l’avantage est différent : il n’est plus obligé de prendre un panier prédéterminé. Le montant est enregistré et réduit chaque fois qu’il vient faire des achats.
Ainsi, un client peut venir chercher des carottes une journée, des concombres quelques jours plus tard et revenir ensuite pour des tomates, selon ses besoins.
La formule offre également une certaine simplicité au quotidien. Le crédit étant déjà payé, le client n’a pas nécessairement besoin d’avoir de l’argent sur lui lorsqu’il passe au kiosque. La formule, lancée l’an dernier, a connu suffisamment de succès pour être répétée cette année.
«Les conjointes peuvent demander à leur mari de rapporter de la salade et des fèves pour le souper, et ce n’est pas compliqué pour eux! Ils choisissent ce dont ils ont envie au moment présent!» raconte Marylin, sachant très bien à quel point cette anecdote est fréquente.
Le kiosque coloré devenu une signature

L’espace coloré du kiosque
Impossible de manquer le petit kiosque coloré qui attire les regards sur la route 143. L’idée vient directement de l’entrepreneure.
Inspirée notamment par des images de Copenhague et par les environnements colorés et vibrants qu’elle apprécie, elle a décidé un jour d’apporter cette touche à son commerce.
Le résultat est devenu beaucoup plus qu’un simple choix esthétique. La petite cabane colorée est aujourd’hui une véritable marque de commerce. Des touristes s’arrêtent parfois simplement pour prendre le kiosque en photo.
Une entreprise qui a trouvé sa taille
Dix ans après ses débuts, Marylin Perreault porte un regard quelque peu étonné sur le chemin parcouru. «Je n’aurais pas imaginé être rendue une entreprise aussi grosse que ça dix ans après», reconnaît-elle. Pour autant, la prochaine étape ne sera pas nécessairement une nouvelle expansion majeure. La propriétaire estime que l’entreprise a atteint la taille qu’elle souhaitait. L’objectif est désormais davantage de consolider et de diversifier que de continuer à grandir à tout prix.
La ferme cultive notamment beaucoup de courges et de citrouilles afin de prolonger la saison jusqu’à la fin octobre. À l’automne, l’entreprise prend aussi une dimension différente. Un week-end automnal est organisé à la fin septembre, avec la présence d’artisans. Puis, à l’approche de la fin de la saison, un parcours d’Halloween attire à son tour les visiteurs. Ces activités permettent de faire vivre le site autrement que par la simple vente de légumes.
Il pourrait y avoir d’autres nouveautés, mais l’idée demeure la même : conserver une entreprise à taille humaine, tout en maintenant une production suffisamment importante pour répondre à la demande. Côté fruits, les possibilités demeurent limitées. La ferme produit déjà quelques melons et cantaloups, mais ne prévoit pas se lancer dans la production de petits fruits.
Après une décennie de croissance, La P’tite Légumerie semble donc avoir trouvé un équilibre entre ambition et stabilité.
Ce qui avait commencé comme un projet parallèle pour la serveuse professionnelle à la recherche d’une nouvelle avenue est devenu une ferme bien implantée dans son milieu. Une ferme de 13 acres, une équipe fidèle, des milliers de légumes récoltés chaque jour et une clientèle suffisamment importante pour avoir poussé l’entreprise à se réinventer à plusieurs reprises.
Et pour une productrice qui affirme que ce sont ses clients qui l’ont menée jusqu’ici, la prochaine décennie pourrait bien continuer de s’écrire de la même façon : une récolte, une idée et une saison à la fois.
Photos : gracieuseté de Marylin Perreault
