Des agriculteurs de Coaticook-Barnston s’apprêtent à lancer de l’huile de Tournesol coaticookoise sur le marché. Après près de cinq années de recherche, d’essais et de persévérance, Benjamin Boivin et sa famille dévoilent leur entreprise Produits Phéolia comme la première huile de tournesol produite dans la région de l’Estrie. Les premières bouteilles de l’entreprise devraient voir le jour sous peu.

Derrière cette initiative, on retrouve une volonté claire : proposer une huile de cuisson locale, de qualité, à faible empreinte écologique, tout en valorisant les ressources et le savoir-faire d’ici. Un projet ambitieux qui, avant de voir le jour, a dû franchir de nombreuses épreuves.

Une idée née d’un constat simple

C’est au cours de ses études à l’Institut de technologie agroalimentaire du Québec (ITAQ) de Saint-Hyacinthe, dans le programme de gestionnaire d’entreprise agricole, que l’idée a commencé à prendre forme. À l’époque, M. Boivin participe à un projet de production d’huile de tournesol à la ferme expérimentale de l’établissement. L’initiative, menée à petite échelle pour financer un voyage étudiant, sème toutefois une réflexion plus ambitieuse dans l’esprit du futur agriculteur.

Peu à peu, le projet dépasse le cadre scolaire. L’idée de produire de l’huile de tournesol «pour vrai» s’impose, avec l’objectif éventuel de concrétiser cette vision sur sa ferme à Barnston.

Une deuxième réflexion vient renforcer cette volonté : pourquoi continuer d’acheter des huiles importées alors qu’il est possible de produire localement une huile de qualité comparable ? Ce questionnement, simple en apparence, est au cœur de la démarche derrière Produits Phéolia.

Une longue phase de tests marquée par les défis

Si l’idée peut sembler évidente, sa concrétisation s’est révélée beaucoup plus complexe. Le développement de Produits Phéolia s’est échelonné sur près de cinq ans, marqués par une importante phase d’essais et d’ajustements. L’un des principaux défis a été de mettre au point un procédé de production permettant d’obtenir une huile à la fois stable, savoureuse et de haute qualité. Dès la première année du projet, M. Boivin a entrepris des recherches afin de trouver le bon type de grain. Son objectif était clair : produire une huile capable de supporter de hautes températures, destinée à la cuisson des aliments, et non uniquement à une consommation à froid, comme dans les vinaigrettes.

Après avoir identifié les variétés de tournesol disponibles au Québec, il a constaté que celles-ci ne possédaient pas les propriétés nécessaires pour résister à une cuisson à haute température. M. Boivin a donc dû se tourner vers l’Ouest canadien afin de rencontrer des producteurs utilisant le type de semences recherché, dans l’optique de les implanter en Estrie. Le temps de trouver le bon grain, la première saison de culture était déjà terminée : il était trop tard pour semer.

Au deuxième printemps, l’agriculteur a semé quatre acres de tournesol en champ. La récolte a finalement eu lieu à l’automne et les grains ont été entreposés dans une remorque. Une mauvaise surprise est toutefois venue freiner l’élan du projet : un incendie a ravagé l’entrepôt, détruisant du même coup la remorque remplie de tournesol. Cette perte a empêché toute poursuite des tests à ce stade.

La troisième année, M. Boivin a semé huit acres avec l’espoir que cette fois serait la bonne. Des essais de variétés et de pratiques culturales ont été réalisés afin d’en mesurer l’impact sur le rendement et la qualité du grain. Toutefois, sur les huit acres cultivées, près de la moitié a été perdue. Une densité de plantation trop élevée, combinée à la variété utilisée et aux vents violents associés aux restes de l’ouragan Debbie en 2024, a causé la chute et la casse de nombreux plants. Malgré tout, la récolte de l’autre moitié du champ a permis de produire une quantité suffisante de grains pour effectuer des tests, bien que les volumes demeuraient insuffisants pour une commercialisation.

C’est finalement à la quatrième année que le projet a atteint un point tournant. Douze acres de tournesol ont été semés, cultivés et récoltés avec succès à Coaticook.

Enfin en bouteille!

«Je vois ça comme un grand marathon plutôt qu’une ligne d’arrivée. C’est le début d’un projet plutôt qu’une étape terminée, mais tout de même, c’est comme si nous avions franchi une grosse montagne à travers ce marathon, et ça fait du bien», dit l’agriculteur.

Les aspects financiers, réglementaires et logistiques ont également représenté des obstacles importants. Monter une infrastructure de production, acquérir l’équipement nécessaire et répondre aux exigences en vigueur ont demandé du temps, des investissements de plus de 50 000$ et beaucoup de patience.

Du champ à la bouteille, le processus complet s’étend sur près d’un an, explique M. Boivin.

«On sème le grain au mois de mai pour le récolter en octobre ou en novembre. Il y a ensuite une période de nettoyage (criblage) et une période de séchage, puis le grain est pressé dans une vis sans fin. L’huile doit ensuite reposer environ deux semaines pour permettre la décantation et l’élimination des résidus, avant de passer à l’embouteillage.» L’embouteillage est actuellement semi-automatisé : une pompe calibrée permet de verser les bonnes quantités, tandis que le capsulage des bouteilles est effectué manuellement, une à une.

Avec les douze acres cultivés, M. Boivin estime disposer d’une production suffisante pour amorcer la commercialisation. Le champ permet de produire environ 6 tonnes de matière, ce qui représente près de 3 600 litres d’huile de tournesol. L’huile est présentement embouteillée en formats de 500 ml et de 750 ml. La récolte de l’automne dernier a même généré un surplus, qui a été écoulé à d’autres fins, notamment pour l’alimentation des oiseaux.

Maintenant que la qualité du produit répond aux attentes de l’entreprise, l’équipe se concentre sur la mise en marché. Un site web est en cours de création afin de permettre la vente directe en ligne. L’entreprise souhaite également distribuer ses produits dans certains commerces et marchés publics de la région, une phase actuellement en développement.

Pour la prochaine année, Produits Phéolia prévoit maintenir sa production à douze acres, le temps de consolider les ventes et de développer son marché avant d’envisager une expansion.

Une production locale

L’engagement environnemental est au cœur de la démarche de Produits Phéolia. En misant sur une production locale, l’entreprise réduit considérablement son empreinte carbone, notamment en limitant le transport et en favorisant un circuit court. Pour le fondateur, le lancement de l’huile représente bien plus qu’un simple aboutissement commercial. Une grande portion des huiles consommées au Québec proviennent encore de l’étranger, selon le producteur, un paradoxe alors que les régions disposent du potentiel agricole nécessaire pour offrir des alternatives locales et fraîches. Le choix du tournesol s’est imposé naturellement, autant pour son adaptation aux conditions climatiques du Québec que pour ses qualités nutritionnelles et culinaires.

Pour M. Boivin, il allait de soi de maîtriser l’ensemble de la chaîne de production et de limiter au maximum les distances parcourues par le produit, de la culture à la mise en marché. L’embouteillage se fait donc également sur place, dans une nouvelle salle de préparation aménagée à même les installations.

Savoir travailler le tournesol

L’expertise de la famille s’est développée au fil de nombreux essais et erreurs. Pour s’améliorer et trouver des solutions, M. Boivin affirme avoir beaucoup appris par lui-même. Bien qu’il se soit abondamment renseigné sur la culture du tournesol et sur les pratiques d’autres producteurs, au Québec comme dans l’Ouest canadien, rien ne validait autant ses données que les tests réalisés directement dans ses propres champs. «C’est difficile d’être le premier producteur d’un produit dans une région et de travailler une culture émergente, parce que les gens qui te conseillent naviguent dans beaucoup plus de flou que s’ils te donnaient des conseils sur la nutrition d’une vache laitière, par exemple. Il y a beaucoup d’appels à faire et énormément de persévérance pour obtenir des réponses auprès des différents acteurs impliqués, de près ou de loin, dans le projet», explique M. Boivin.

Il s’agit également du premier produit que la ferme commercialisera directement auprès des consommateurs, une nouvelle approche de mise en marché comparativement à la vente de ses récoltes à des meuneries locales ou à des entreprises qui exportent le grain vers des marchés internationaux.

La plante de tournesol elle-même est plutôt fragile, explique M. Boivin : «Nous devons porter une attention particulière à la rotation des cultures dans nos champs et nous assurer d’avoir un sol bien adapté, car le tournesol est très sensible aux maladies, malgré son apparence de fleur robuste, grande et résistante.» La famille est actuellement en réflexion quant à l’emplacement des plantations pour l’été prochain, afin d’éviter tout risque dû au précédant cultural.

Des perspectives

Avec l’arrivée prochaine de son huile sur le marché, M. Boivin amorce une nouvelle étape. À court terme, l’entreprise souhaite avant tout faire découvrir son produit aux consommateurs de la région et s’implanter progressivement dans le paysage agroalimentaire estrien. À plus long terme, la croissance envisagée se veut mesurée et cohérente avec les valeurs du projet. L’entreprise pourrait éventuellement augmenter sa capacité de production ou diversifier son offre en produisant différentes gammes de vinaigrettes. Pour le moment, le volume visé n’est pas chiffré, mais l’entreprise souhaite viser un marché provincial, ce qui constitue l’ambition du projet.

En lançant la première huile de tournesol produite en Estrie, Produits Phéolia s’inscrit dans une mouvance plus large visant à renforcer l’autonomie alimentaire du Québec. Le projet démontre qu’il est possible d’innover localement et de transformer un simple constat en une initiative concrète, durable et porteuse pour la région, en avançant, un pas à la fois, en semant une graine à la fois.

C’est la concrétisation de plusieurs années de travail, d’incertitudes et de persévérance, mais aussi une grande fierté personnelle. Le projet repose avant tout sur des personnes animées par la passion de développer une nouvelle expertise locale dans une nouvelle relation avec cette terre familiale alors qu’il en est la quatrième génération.

Photos : gracieuseté de Benjamin Boivin