Un petit groupe de passionnés de BASE jump s’est réuni au mont Pinnacle, près du parc Harold Baldwin, le dimanche 25 janvier après-midi, pour s’élancer de la falaise. Malgré des températures avoisinant les -15 °C, les conditions étaient jugées idéales : vent léger, air stable et bonne visibilité – autant d’éléments essentiels pour cette discipline aérienne spectaculaire, quoique peu connue.

Le BASE jump – acronyme de Building, Antenna, Span and Earth (bâtiment, antenne, portée et terre) – consiste à sauter en parachute depuis des structures fixes, souvent à des altitudes bien inférieures à celles du parachutisme traditionnel. Au Québec, cette pratique demeure marginale et est réservée à un petit nombre d’athlètes très expérimentés. Parmi eux, Jean-François Noël, ingénieur ferroviaire de la Côte-Nord du Québec et membre du groupe BASE Jump Québec. Bien qu’absent du mont Pinacle ce jour-là, M. Noël a accepté de répondre à nos questions afin de mieux faire connaître ce sport méconnu (voir plus bas).

Ce dimanche de janvier, l’air était calme — une rareté en hiver — ce qui a permis aux sauteurs d’évoluer dans des conditions jugées optimales. Ils formaient un petit groupe venu pour sauter ; au final, seule une partie d’entre eux a décidé de se lancer. Tout s’est bien déroulé, aucune blessure n’est à déplorer dans le groupe.

Le saut effectué au mont Pinacle impose un déploiement rapide du parachute, souvent dès la sortie de la plateforme, dans ce cas-ci, le coin du haut de la falaise de roches. Dans ce contexte, le vent devient un facteur critique. « Pour une falaise, on veut le moins de vent possible. Les bourrasques peuvent déstabiliser l’ouverture du parachute et compliquer l’atterrissage », explique Jean-François Noël. À l’inverse, certains objets comme les antennes peuvent bénéficier d’un léger vent pour éloigner le sauteur de la structure.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le BASE jumping se pratique à l’année. L’hiver offre même certains avantages, comme des zones d’atterrissage sur des lacs gelés ou une couche de neige qui peut masquer des obstacles rocheux. « Personnellement, je préfère sauter en t-shirt, mais l’hiver a ses avantages », admet M. Noël, qui pratique autant sur la Côte-Nord qu’ailleurs au Québec.

La règlementation

Le groupe n’a enfreint aucun règlement officiel. Voici pourquoi :

Au niveau municipal, aucun règlement n’interdit explicitement la pratique du BASE jump, nous a confirmé la Ville de Coaticook par téléphone. À Coaticook, des règles de sécurité publique sont affichées dans la section relative à la paix et à l’ordre public du site web de la Ville de Coaticook. Aucune ne traite de ce sujet. La Sûreté du Québec confirme que l’intervention policière requiert une plainte officielle. La Sûreté du Québec précise également qu’elle ne peut intervenir que si un règlement municipal a été enfreint, et non un règlement de parc. Autrement, aucun dossier ne serait ouvert. En cas de blessure, de décès ou de vandalisme, une enquête criminelle aurait pu être ouverte. Dans ce cas-ci, aucune blessure n’a été signalée, aucun dommage n’a été constaté et aucune plainte n’a été déposée. Par conséquent, la police n’a pas été appelée sur les lieux.

Même si le règlement affiché sur le site web du parc Harold D. Baldwin, indique que « toute autre activité sportive ou récréative (que la randonnée pédestre et l’escalade) est interdite sur le territoire du parc sans autorisation préalable de l’administration du parc », le règlement n’est pas inscrit au niveau municipal. Au yeux du parc, le BASE jump ne serait pas autorisé sans autorisation spéciale préalable.

En résumé, l’activité de dimanche n’a donné lieu à aucune plainte, aucun blessé et aucune intervention policière. Le groupe a pratiqué son sport sans incident, même si les sauts ont attiré l’attention – et la surprise – de quelques passants et résidents du hameau de Baldwin.

 

Voici un extrait de notre entretien avec Jean-François Noël, concernant la pratique du BASE jumping.

Une passion de niche, portée par un petit groupe

« On est des bibittes un peu spéciales », résume d’emblée Jean-François Noël en riant. BASE Jump Québec n’est pas un club structuré au sens formel, mais plutôt un regroupement informel de passionnés qui se sont trouvés au fil des années, souvent par l’entremise du parachutisme sportif.

Le groupe compterait une douzaine de membres, âgés de 30 à plus de 70 ans, issus de différents horizons professionnels. Ce qui les unit : une passion commune pour le saut depuis des objets fixes et une approche marquée par le partage d’expérience, l’éducation et la prudence. « Ce qu’on fait comporte des risques, c’est indéniable. Notre façon de réduire ces risques, c’est d’apprendre de ceux qui ont fait le chemin avant nous », explique-t-il.

Dans la quasi-totalité des cas, le parcours commence par le parachutisme classique. « On ne se réveille pas un matin en se disant qu’on va sauter d’une montagne », souligne M. Noël. Après des centaines de sauts en avion, certains parachutistes recherchent des sensations différentes.

Le BASE jumping offre une expérience radicalement distincte. Là où un saut en parachute traditionnel peut inclure près d’une minute de chute libre, un saut BASE jump au Québec se déroule souvent avec un délai d’ouverture du parachute quasi immédiat, parfois de zéro à deux secondes seulement de chute libre. « Ici, on saute généralement de hauteurs entre 200 et 450 pieds (60m à 137m). On n’a pas droit à l’erreur », précise-t-il.

Risques considérables, l’expérience est essentielle

Pour toute personne tentée par l’aventure, le message est clair : le mentorat est indispensable. « Même après une formation dans une école reconnue — souvent aux États-Unis, notamment au pont de Perrine, en Idaho, le seul site légal en Amérique du Nord — tu ne peux pas te lancer seul. Il faut quelqu’un qui connaît les sites, les conditions, le matériel. Le mentor est le guide à écouter, absolument. Parfois, ne pas sauter est la meilleure décision.» insiste M. Noël. Le mentor joue un rôle central : évaluer la météo, juger si un site est « sautable », expliquer pourquoi certaines conditions imposent de renoncer.

Malgré l’excitation des sensations fortes, M. Noël martèle l’importance d’être expérimenté dans la pratique du parachutisme avant de s’intéresser à ce sport extrème.

Le BASE jump exige une compréhension approfondie de multiples facteurs de risque. Les pratiquants doivent être capables d’analyser et d’interpréter les conditions de vent, notamment les courants ascendants, descendants et thermiques ; d’étudier et de comprendre la géographie du terrain ; de maîtriser et de répéter régulièrement les procédures d’urgence ; de sélectionner, préparer et inspecter correctement l’équipement spécialisé ; et de garder leur sang-froid et de prendre des décisions éclairées sous pression.

Comme les sauts en BASE jump se déroulent à des altitudes bien inférieures à celles du parachutisme traditionnel, la marge d’erreur est infime, ce qui rend l’expérience, la préparation et la conscience de la situation absolument essentielles.

L’Association canadienne de parachutisme sportif (ACPS), inscrit qu’elle ne commente pas d’information concernant le BASE jumping : «Veuillez noter que notre association ne réglemente pas les sauts B.A.S.E. Ainsi, nous ne pouvons commenter les incidents associés à ce sport.»

Une pratique contre-intuitive

« C’est complètement contre-intuitif. Le corps ne veut pas. Sauter volontairement dans le vide va à l’encontre de tous les réflexes humains », admet M. Noël. Pourtant, après le premier pas, les sensations deviennent rapidement grisantes selon lui. « Quand tu quittes la plateforme, c’est une explosion d’émotions. C’est difficile à décrire. » Contrairement à certaines images véhiculées sur les réseaux sociaux, les membres de BASE Jump Québec privilégient une approche sobre et technique, sans acrobaties ni figures spectaculaires.

« On se lance, on ouvre, on pilote, on atterrit. Ajouter des saltos ou des tonneaux, c’est multiplier inutilement les risques. On ne fait pas ça. D’autant plus qu’on n’a pas d’objets assez hauts au Québec. En Europe, ils ont plus de choix en termes de hauteur et donc plus de temps de chute. C’est dans ces cas-là que les gens ajoutent des acrobaties, comme des flips, pour impressionner visuellement à l’ère de YouTube et des vidéos virales. Ici, on ne fait pas ça : on ne peut pas se le permettre. On veut sauter, mais sans ajouter de risques inutiles. »

Le BASE jumping souffre encore d’une perception publique associée à l’inconscience ou à la recherche de sensations fortes à tout prix; une image que Jean-François Noël veut changer. « C’est plus impressionnant que dangereux, quand c’est bien fait. Il y a énormément de mécanique, de préparation et d’analyse derrière chaque saut. » Il reconnaît toutefois que des accidents mortels existent dans le milieu, notamment à l’international. « Oui, on connaît des gens qui sont décédés. Souvent, c’est lié à des choix trop ambitieux ou à des sites qui dépassaient leur niveau d’expérience. » Dans le cadre des activités de BASE Jump Québec, il affirme n’avoir jamais été témoin d’un accident grave. « Tout le monde est toujours rentré à la maison sur ses deux jambes. »

Pour ceux qui connaissent ces sauts extrèmes, M. Noël tient à préciser qu’ici le danger est loin d,être celui du wingsuit, cet habit d’écureuil volant souvent associé aux images spectaculaires circulant en ligne. Il demeure très marginal au Québec. « On n’a pas la hauteur ni l’accessibilité nécessaires. Faire du wingsuit ici, c’est presque impossible, à moins de déployer des moyens démesurés », précise M. Noël.

Une fascination qui demeure

Au mont Pinacle, les sauts de la fin de semaine dernière n’ont pas manqué de susciter la curiosité des passants. Une fascination compréhensible, selon Jean-François Noël. « Ce n’est pas naturel. Mais quand on comprend la préparation derrière chaque saut, on réalise que ce n’est pas de la folie. C’est une passion très encadrée. » Une discipline extrême, certes, mais pour ceux qui la pratiquent, surtout une affaire de rigueur et de respect du vide selon M. Noël.

 

Photos : gracieuseté du groupe de BASE Jump Québec