À la suite de l’autorisation accordée par Santé Canada à un nouvel ingrédient nutritionnel développé par l’entreprise française de biotechnologie Oligofeed pour soutenir la santé des abeilles, nous avons discuté avec la direction de Miel Pur Délice, à Coaticook, afin de connaître sa réaction. La réponse se veut nuancée.

D’abord, quel est ce nouvel ingrédient?

L’entreprise française de biotechnologie Oligofeed a récemment obtenu l’autorisation de Santé Canada pour l’utilisation d’un nouvel ingrédient nutritionnel destiné aux abeilles mellifères. Cet ingrédient, développé à partir de travaux en micro-nutrition animale, vise à soutenir la santé générale des colonies, à améliorer leur résistance aux différents stress environnementaux et à augmenter leur capacité à survivre à l’hiver.

Concrètement, l’ingrédient est conçu pour être intégré à l’alimentation des abeilles afin de compenser certaines carences nutritionnelles auxquelles elles sont exposées, notamment dans des environnements agricoles où la diversité florale est réduite. L’objectif est d’aider les abeilles à mieux faire face aux pressions combinées, comme les parasites, les pesticides, les conditions climatiques difficiles et les périodes de stress prolongé.

Deux études publiées en 2025, menées en collaboration avec des chercheurs et des apiculteurs dans six pays, soit en Europe et aux États-Unis, ont porté sur près de 1500 ruches. Sur cet échantillon, les résultats montrent une réduction moyenne de la mortalité hivernale de 44 %, avec des diminutions pouvant atteindre jusqu’à 75 % dans certains contextes, en plus d’effets positifs observés sur la production de miel.

Selon la présidente d’Oligofeed, Aneta Ozieranska, cette autorisation intervient à un moment où les colonies d’abeilles sont soumises à des pressions croissantes. Elle rappelle que les pollinisateurs jouent un rôle essentiel dans le système alimentaire et que les apiculteurs disposent de peu de solutions concrètes pour renforcer la résilience de leurs colonies.

Les impressions de Miel Pur Délice

Selon l’entreprise, il est encore trop tôt pour affirmer si ce produit aura un impact concret sur le terrain. « La réponse n’est pas si simple », souligne la direction, rappelant que la santé et la survie des abeilles reposent sur une multitude de facteurs.

Miel Pur Délice n’exclut pas la possibilité d’utiliser le produit, mais privilégie une approche prudente. L’entreprise envisage d’abord un essai sur une partie de ses ruches avant toute utilisation à plus grande échelle. « Il faut comprendre que c’est une entreprise qui nous vend ce produit. C’est sûr qu’ils vont dire que ça marche bien. Nous, on doit voir si ça nous aide ici », explique l’entreprise.

À ce stade, l’entreprise considère un test sur environ 50 ruches, sur un total de 398. L’ampleur de cet échantillonnage pourrait toutefois varier en fonction du coût du produit.
« On ne sait pas le prix pour l’instant. Et c’est un coût qui s’ajoute à bien d’autres. Donc, on va voir », ajoute-t-il.

De multiples facteurs en cause

Selon Miel Pur Délice, l’affaiblissement du système immunitaire des abeilles et de leurs reines ne peut être attribué à une seule cause. Les changements climatiques, la sécheresse, la monoculture de plus en plus répandue, l’utilisation de pesticides et de semences enrobées dans les grandes cultures contribuent tous à réduire la vitalité des colonies.

« Avant, on pouvait garder nos reines quatre ou cinq ans. Maintenant, si on fait deux ou trois ans, on est contents. Il y a même des fermes qui changent leurs reines aux un an et demi pour s’assurer qu’elles pondent un maximum d’œufs », explique le copropriétaire. Le remplacement des reines peut coûter entre 3 000 $ et 4 000 $ chaque fois, une dépense qui revient désormais beaucoup plus fréquemment qu’auparavant.

L’apiculteur souligne que, bien qu’il comprenne que les agriculteurs aient leurs propres enjeux financiers et qu’ils doivent trouver des moyens de demeurer rentables, certaines pratiques ont des conséquences indirectes sur les abeilles. La monoculture en est un exemple marquant. « Pensez à un humain qui mangerait seulement du riz pendant un an. Ce n’est pas nécessairement mauvais, mais il manquerait de variété, de nutriments et de vitamines. C’est la même chose pour les abeilles », illustre-t-il.

Même lorsque les ruchers sont installés dans des endroits stratégiques, le plus près possible de cultures biologiques, les abeilles finissent par devoir butiner plus loin lorsqu’elles ont terminé de butiner le secteur le plus proche. Et là, elles rencontrent de vastes superficies consacrées à une seule culture.

« La diversité alimentaire s’est perdue à mesure que les fermes ont grandi. On voit aujourd’hui des dizaines d’acres consacrés à une seule culture, beaucoup plus qu’auparavant », ajoute-t-il. L’entreprise note que la taille grandissante des champs constitue une difficulté supplémentaire pour le parcours des abeilles. « Oui, c’est plus simple pour les agriculteurs de cultiver une seule culture sur de grandes superficies, mais nos abeilles n’ont pas la même richesse de variété », précise-t-il.

Une mortalité hivernale élevée

Chez Miel Pur Délice, le taux de mortalité hivernale se situe actuellement entre 30 % et 40 %.
« C’est beaucoup », affirme le copropriétaire, qui dit avoir soulevé la question à plusieurs reprises auprès de l’Union des producteurs agricoles (UPA).

« Si c’étaient les producteurs bovins ou laitiers qui perdaient 30 à 40 % de leur troupeau chaque année, il y aurait des changements dans la réglementation. Mais ce n’est pas le cas. On est le petit joueur dans l’équation, l’enfant pauvre du milieu », déplore-t-il.

Selon lui, ces pertes ne sont pas nécessairement liées à une maladie précise. « On surveille toujours le parasite Varroa, on vérifie le taux d’humidité des ruches, on change les cadres, on s’assure d’une bonne ventilation. Concrètement, ce n’est pas une maladie, mais une santé moins vigoureuse qui explique ces pertes de 30 à 40 % en hiver. On en prend bien soin et on fait tout ce que l’on peut, mais on en perd toujours en hiver sans qu’il y ait une maladie de présente», explique-t-il.

L’impact du climat et des pratiques agricoles

L’entreprise Miel Pur Délice à Coaticook, photo tirée de Google Maps

Les conditions météorologiques ont aussi joué un rôle important en 2025. La sécheresse estivale a affecté les champs et les sources de nourriture, tandis que la neige tardive en décembre n’a pas permis d’isoler adéquatement les ruches avant les périodes de grand froid. « On ne sait jamais ce que la météo nous réserve. Comme tous les agriculteurs, on est à sa merci », résume l’apiculteur.

Au printemps, les ruches sont déplacées vers plusieurs vergers ainsi que des champs de bleuets et de framboises pour la pollinisation. Une fois cette période terminée, l’entreprise retire rapidement ses colonies. « On sait qu’il y aura beaucoup de produits qui seront diffusés dans les champs. La pollinisation nous procure un revenu substantiel, ce qui explique qu’on y retourne, mais on est conscients des risques », précise-t-il.

Lorsque les abeilles se retrouvent à proximité de champs de maïs, l’entreprise sait que les semences sont enrobées. « Ce sont des produits forts pour les abeilles, et à la longue, toutes ces semences et ces pesticides affectent la santé de leur corps. Je pourrais en parler longtemps », affirme-t-il.

Un outil potentiel, sans régler le problème à la source

Dans ce contexte, le produit d’Oligofeed pourrait représenter une aide ponctuelle, mais non une solution globale.

« Oui, Oligofeed va peut-être aider. Mais même si tu donnes un miracle à une ruche qui est faible, au printemps, il y a de fortes chances qu’elle ne tienne pas », estime l’apiculteur.

« Si c’est une solution viable et que ça fonctionne, on la prendra. Mais ça ne règle pas le problème à la source. Ça peut aider, mais c’est une dépense de plus qui s’ajoute et qui sera là pour rester », conclut-il.

Une filière sous pression

Le secteur apicole canadien traverse actuellement une période difficile. D’après les données de l’Association canadienne des professionnels de l’apiculture, la mortalité hivernale des colonies a atteint en moyenne 39 % en 2025, mettant en péril la viabilité économique de nombreuses exploitations. Les spécialistes du milieu attribuent ces pertes à une combinaison de facteurs, notamment les maladies, les parasites, l’exposition aux pesticides et les carences nutritionnelles. Plusieurs chercheurs estiment que les solutions les plus prometteuses sont celles capables d’agir simultanément sur plusieurs sources de stress.

Pour Oligofeed, l’autorisation accordée par Santé Canada ouvre la voie à la commercialisation de son produit Pep’up au Canada dès 2026. Une notification de produit de santé animale est actuellement en cours afin de permettre sa mise en marché. Dans cette optique, l’entreprise prévoit rencontrer les apiculteurs lors du salon BeeTech, qui se tiendra à Calgary du 12 au 14 février, afin de présenter l’ingrédient et d’échanger sur son utilisation potentielle sur le terrain.

Fondée en France, Oligofeed se spécialise dans la micro-nutrition animale et développe des solutions ciblées, fondées sur la recherche scientifique, pour répondre aux besoins physiologiques spécifiques des pollinisateurs.

Cliquez ici pour le site web de l’entreprise Ogliofeed. 

Photo de couverture : stock canva