Sur la photo : à gauche, la denturologue copropriétaire Mme Andrée Lefebvre et à droite, la denturologue copropriétaire Mme Nancy Larochelle
La Clinique de Denturologie Larochelle constate une nette évolution de son quotidien depuis la mise en place de l’assurance dentaire fédérale : les délais pour obtenir un rendez-vous s’allongent désormais à plusieurs mois, les cas urgents sont plus difficiles à prendre en charge et la pénurie de personnel engendre un épuisement professionnel général.
Les copropriétaires et denturologues de la clinique, Andrée Lefebvre et Patrice Larochelle, présents pour l’entrevue, décrivent un système où la demande croissante – particulièrement depuis l’élargissement de l’accès aux soins dentaires par le régime fédéral d’assurance dentaire – se heurte à une main-d’œuvre qui n’a pas suivi la même croissance.
À titre informatif, la clinique de Denturologie Larochelle compte trois points de service, soit à Coaticook, Stanstead et Sherbrooke. Mme Nancy Larochelle est la troisième copropriétaire de la clinique, absente lors de l’entrevue. Un départ à la retraite au sein de l’équipe est prévu prochainement : M. Patrice Larochelle, qui avait lui-même initié les débuts de la clinique en 1985, est maintenant prêt à laisser les rênes à ses copropriétaires.
Une profession en pénurie – et un manque de nouveaux diplômés.

La clinique de Denturologie Larochelle de Coaticook, de l’extérieur
Les deux denturologues soulignent le manque de nouvelles recrues, surtout dans les petites collectivités. Selon eux, la profession peine à attirer des diplômés dans des régions comme Coaticook, alors même que les besoins augmentent. « Il y a une pénurie, les finissants aiment mieux aller Montréal, les grosses métropoles, que s’en venir en petite campagne ici », dit Andrée Lefebvre.
Patrice Larochelle ajoute que le nombre de diplômés chaque année est limité à l’échelle de la province : « Il y en a seulement maximum 30 diplômés, à travers la province, des fois c’est 22, alors ce n’est vraiment pas suffisant pour la demande, surtout avec l’assurance maintenant. »
Il en résulte, prévient-il, une profession qui risque de s’épuiser : « Le problème qu’on a, c’est le manque de personnel… c’est beaucoup trop. Alors il va falloir qu’il y ait quelque chose qui soit fait à ce niveau-là… »
Les temps d’attente qui étaient auparavant en semaines se mesurent désormais en mois
L’impact le plus visible pour les patients est le retard. Alors que la clinique pouvait autrefois réserver rapidement, elle doit désormais repousser les rendez-vous très loin dans le calendrier. « Autrefois, quelqu’un appelé aujourd’hui pour un rendez-vous, cela pouvait prendre 2 semaines… là, on peut dire 5 à 6 mois », explique Mme Lefebvre, précisant que l’horaire est réservé jusqu’en juin.
La pression affecte non seulement les visites des patients, mais également l’aspect fabrication du travail. La clinique fabrique elle-même les prothèses et ce travail est principalement centralisé à Coaticook pour les trois sites. « Oui, techniquement, nous pourrions recevoir plus de patients puisque nous avons la place », explique Mme Lefebvre. « Mais il faut bien comprendre que nous fabriquons nous-mêmes les prothèses, et cela prend du temps. »
Selon M. Larochelle, les longs délais d’attente sont un problème partout. « Nous recevons des appels de Montréalais qui cherchent à se faire soigner ici, car les cliniques de leur ville sont complètement débordées », dit-il. « Dans les cabinets où il n’y a qu’un seul denturologue, les rendez-vous peuvent parfois être repoussés jusqu’en 2027. Tout le monde est surchargé. » Orienter les patients ailleurs n’apporte que peu de solutions, ajoute-t-il. « Envoyer les gens dans des cliniques hors de la ville n’aide pas. Nous sommes tous dans la même situation : ce n’est pas plus rapide ailleurs. » Lorsque les patients demandent s’ils peuvent être référés ailleurs, la réponse est limitée : « On n’a pas de nom de quelqu’un qui aurait de la place dans son horaire dans 2 mois », précise Lefebvre. Dans bien des cas, les gens décident d’attendre parce que la situation est similaire – ou pire – ailleurs : « Ils se rendent compte que c’est pareil partout et nous rappellent le lendemain. »
Au départ, à la suite de l’annonce de l’aide fédérale, les copropriétaires ont étendu leurs horaires de travail. Les denturologistes ont multiplié les heures supplémentaires pour répondre à la demande et absorber l’afflux de patients pensant qu’ils allaient surmonter la pente d’un jour à l’autre. Cependant, après quelques mois, les copropriétaires ont dû se réunir et réévaluer la situation. Si le rythme de travail restait soutenu, leur énergie, elle, diminuait. Ils ont finalement décidé d’allonger les délais d’attente, reconnaissant qu’il n’était pas réaliste de maintenir de tels horaires sur le long terme. Cette décision s’est accompagnée d’une dure réalité : celle d’expliquer aux patients que l’accès aux soins serait désormais nettement plus long qu’avant la mise en place du programme d’assurance fédéral.
La sous-traitance existe, mais les délais sont longs partout
Une partie des services de la clinique implique la sous-traitance, mais les denturologues affirment que cette option ne résout pas le problème principal : les listes d’attente sont partout longues et il est souvent irréaliste de trouver des alternatives plus rapides.
La plupart du travail est effectué sur place, mais certains composants, comme les squelettiques pour les dentiers partiels, doivent être sous-traités. Ces fournisseurs subissent également des retards, qui peuvent aller jusqu’à un ou deux mois, ce qui met certains cas en suspens. M. Larochelle explique que certaines cliniques choisissent de sous-traiter la fabrication des prothèses afin de se concentrer exclusivement sur les consultations et d’accélérer leur rythme de travail. Cependant, la pénurie de professionnels spécialisés les confrontera tôt ou tard aux mêmes difficultés et, finalement, aux mêmes retards.
Les cas « urgents » sont de plus en plus difficiles à traiter
La clinique affirme qu’elle peut toujours prendre en charge les urgences, mais il est de plus en plus difficile de les intégrer dans un horaire complet sans perturber tout le monde. « On peut en prendre, mais c’est vraiment difficile souvent de les insérer… parce que l’horaire est complet et plein. Et puis si on prend une demi-heure pour quelqu’un, et bien on repousse tout le monde une demi-heure plus loin », explique M. Larochelle.
En pratique, cela signifie que l’urgence n’est plus synonyme de rapidité explique le denturologue : « L’urgence est moins “urgente” qu’avant. »
Le copropriétaire note également que les arrivées inattendues ou les problèmes de dernière minute ajoutent à la tension : « On a toujours des imprévus, des gens qui arrivent sans rendez-vous. Il faut que les gens comprennent que maintenant la nouvelle réalité, c’est que ça va être plus long. »
Visites mobiles pour patients à mobilité réduite : un défi logistique croissant
Un autre point de tension croissant concerne les soins hors clinique, notamment pour les patients à mobilité réduite résidant en établissements de soins de longue durée, en CHSLD et en résidences pour aînés. La clinique constate que de moins en moins de denturologistes sont disposés – ou capables – de se déplacer hors de leur cabinet, car le temps de déplacement réduit considérablement les heures disponibles pour le travail clinique. « Il reste très peu de denturologues disposés à voyager, et malheureusement, c’est là que les coupes budgétaires sont effectuées pour libérer du temps dans les horaires. C’est dommage », explique M. Larochelle.
Les copropriétaires indiquent qu’ils assurent toujours une couverture locale. « Nous continuons de desservir l’hôpital de Coaticook, mais il est difficile d’étendre nos services au-delà. On nous a demandé de couvrir également Sherbrooke, mais c’est tout simplement impossible », précisent-ils.
Offrir des soins hors clinique implique une logistique beaucoup plus complexe que de travailler sur place, ajoutent les copropriétaires. Pour eux, toutefois, cela demeure une question de valeurs humaines. « Nous savons que cela prend plus de temps, mais nous pensons qu’il est important de rester disponibles pour ces patients. Autrement, ils risquent de n’avoir aucun accès aux soins, ou d’être contraints de se déplacer pour recevoir des services, ce qui est impensable pour certains. »

L’entrée vers la clinque de Coaticook
Bien que des demandes proviennent d’établissements de soins de longue durée et de résidences pour personnes âgées, la planification de ces visites peut prendre jusqu’à un mois, compte tenu de la difficulté à coordonner les disponibilités des professionnels de la santé.
Défis administratifs
L’entrée en vigueur de l’assurance dentaire fédérale a d’abord entraîné une importante période d’adaptation sur le plan administratif, notamment pour la gestion et l’acheminement des soumissions. Mme Lefebvre observe une nette augmentation de la « paperasse ». L’ensemble des procédures internes a dû être revu afin de transmettre les demandes à Sun Life, l’assureur responsable du programme fédéral. « Une fois la machine en marche, c’est devenu plus fluide, mais la charge administrative demeure beaucoup plus lourde qu’avant », précise-t-elle.
M. Larochelle souligne également un important flou initial quant aux services couverts et aux façons de procéder. « Il a fallu du temps pour comprendre ce qui était admissible ou non. Le gouvernement a dû revoir plusieurs procédures, car beaucoup de choses ne fonctionnaient pas correctement au départ », explique-t-il. Au début du programme, les délais pour obtenir une autorisation pouvaient atteindre jusqu’à trois mois. Aujourd’hui, ils sont généralement d’environ deux semaines, ce qui représente une amélioration notable, explique M. Larochelle.
Mme Lefebvre indique par ailleurs que, lorsque l’assureur confirmait un remboursement, celui-ci a toujours été versé aux patients. Toutefois, certaines situations ont nécessité des démarches supplémentaires. « Il est arrivé que des services soient refusés alors qu’ils auraient dû être couverts. Nous soumettions alors une nouvelle demande, et celle-ci était finalement acceptée », raconte-t-elle.
Une augmentation liée à la couverture dentaire fédérale et un appel à la patience
La clinique affirme que le programme fédéral d’assurance dentaire a clairement accru la demande. Les patients qui retardaient auparavant le remplacement de leurs prothèses progressent désormais. Ces services sont généralement utilisés par les personnes âgées et les personnes à faibles revenus. Par contre, le déploiement du programme aurait gagné à être plus progressif, estime M. Larochelle. « Les groupes couverts par l’assurance auraient dû être intégrés graduellement, afin de permettre aux professionnels de répondre à la demande. Au lieu de cela, tout s’est fait beaucoup trop rapidement : presque tout le monde est devenu admissible en même temps, et le système a été saturé. »
Il ne s’agit pas nécessairement d’une vague de patients entièrement nouveaux, précise M. Larochelle, mais plutôt de personnes qui ont retardé la prise en charge : « Des gens qui auraient autrement, sans cette assurance-là, refuser ou laisser faire, finalement viennent nous voir. Ce sont beaucoup de gens à qui on avait recommandé de refaire leur prothèse. »
La clinique estime que la majeure partie de sa clientèle liée aux prothèses dépend désormais du programme fédéral : « Je dirais quasiment 90% de notre clientèle actuelle utilise l’assurance dentaire fédérale », précisent les copropriétaires. Auparavant, la proportion de la clientèle qui avait une assurance privée était de 10- 15% maximum, le reste des gens devaient débourser de leur poche affirment les copropriétaires.
Face à une demande élevée et à un personnel restreint, les deux denturologues affirment que le message adressé aux patients est simple : la patience. « Il faut juste dire aux gens, soyez patient avec nous », dit Mme Lefebvre. « Les gens sont devenus un peu plus impatients et je les comprends, mais maintenant la nouvelle réalité, c’est que ça va être plus long », ajoute M. Larochelle. Même si la chronologie s’allonge, ils insistent sur le fait que la qualité reste la même : « Les prothèses vont être aussi belles qu’avant, ça il ne faut pas s’inquiéter. »