Photo : gracieuseté de Maude Raymond, présidente de l’Association des Infirmières Practiciennes Spécialisées

Les infirmières praticiennes spécialisées souhaitent une plus grande autonomie afin de contribuer à l’amélioration de l’accès aux soins primaires au Québec

L’Association des infirmières praticiennes spécialisées du Québec (AIPSQ) invite le gouvernement du Québec à poursuivre les travaux visant à adapter certaines règles administratives qui encadrent la pratique des infirmières praticiennes spécialisées (IPS). Selon l’association, ces ajustements permettraient de mieux utiliser l’expertise des IPS, dans un contexte où de nombreux Québécois sont toujours en attente d’un professionnel de la santé.

La présidente de l’AIPSQ, Maude Raymond, elle-même IPS et résidente de Coaticook, indique que peu de changements concrets ont été observés depuis les dernières discussions publiques tenues à ce sujet, à la mi-2024.

« En ce qui concerne l’inscription des patients, la situation demeure essentiellement la même », explique-t-elle. « Pourtant, sur le terrain, nous constatons les besoins et le nombre important de personnes inscrites sur le guichet d’accès à un professionnel de la santé (GAMF). »

Inscription administrative des patients dans les GMF

Dans les Groupes de médecine familiale (GMF), les patients sont actuellement inscrits administrativement sous le nom d’un médecin, même lorsque le suivi clinique est assuré principalement par une infirmière praticienne spécialisée. « Les IPS peuvent offrir un suivi complet et continu, mais la responsabilité administrative du patient demeure associée à un médecin », précise Mme Raymond.

Selon Mme Raymond, cette structure administrative limite la capacité des IPS à gérer directement leur propre patientèle, malgré la reconnaissance de leurs compétences cliniques par les instances réglementaires et le régime public d’assurance maladie.

Mme Raymond souligne que certains mécanismes financiers et organisationnels propres au modèle actuel peuvent freiner l’évolution vers des formes de co-inscription ou de redéfinition des rôles. Elle précise toutefois que ces enjeux relèvent de structures systémiques et non de la volonté individuelle des médecins, avec qui les IPS travaillent en étroite collaboration au quotidien.

Des discussions sont en cours, mais stagnent depuis plusieurs années entre le ministère de la Santé, la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ) et les organisations syndicales représentant les infirmières et infirmiers, afin de trouver des solutions durables et consensuelles.

Absence de mécanisme clair de transition des patients

Mme Raymond souligne également qu’il n’existe pas, à l’heure actuelle, de mécanisme de transition simple et structuré permettant le transfert administratif volontaire de patients vers une IPS. « Actuellement, ces transferts surviennent surtout lors du départ à la retraite d’un médecin ou d’un changement de pratique », explique-t-elle. « Il s’agit d’un processus complexe sur le plan administratif, qui nécessite l’intervention de plusieurs instances. » Cette réalité fait en sorte que, même lorsque des patients sont suivis par la même IPS depuis plusieurs années, l’inscription administrative demeure inchangée.

Une capacité de pratique parfois sous-utilisée

Selon l’AIPSQ, plus de 1 000 infirmières praticiennes spécialisées exercent en médecine générale au Québec. Plusieurs d’entre elles ne seraient pas en mesure d’utiliser pleinement leur capacité clinique, notamment en raison de limites liées à l’organisation actuelle des services.

« Il arrive que des IPS aient des plages horaires disponibles et souhaitent voir davantage de patients, mais que le cadre administratif ne le permette pas », indique Mme Raymond.

Elle ajoute que les médecins, qui assument déjà une charge importante de patients, ne sont pas toujours en mesure d’en inscrire davantage sous leur nom, même lorsque le suivi pourrait être assuré par une IPS au sein de la même équipe. Mme Raymond précise qu’il s’agit d’un constat général à l’échelle provinciale, sans données spécifiques pour la région de Coaticook.

Des modèles complémentaires ailleurs au Canada

Mme Raymond note que, dans plusieurs autres provinces canadiennes, les infirmières praticiennes peuvent gérer leur propre patientèle de manière autonome, tout en collaborant étroitement avec les médecins et les autres professionnels de la santé. « Ailleurs au pays, les infirmières praticiennes déterminent leur charge de travail en fonction de leur champ de pratique et de leur expertise, dans un cadre collaboratif », explique-t-elle. Selon elle, une adaptation progressive du modèle québécois, tenant compte des réalités locales et des partenariats existants en GMF, pourrait contribuer à améliorer l’accès aux soins pour un plus grand nombre de patients.

Les cliniques d’infirmières praticiennes spécialisées : un modèle complémentaire

Des cliniques d’infirmières praticiennes spécialisées existent déjà au Québec, notamment dans certains CLSC. Dans ces milieux, les patients sont inscrits directement auprès d’une IPS et pris en charge par des équipes interdisciplinaires. « Ces cliniques démontrent que ce modèle peut fonctionner efficacement », souligne Mme Raymond. « Les IPS peuvent y assurer le suivi des patients, et référer à des médecins, à des médecins spécialistes ou à des IPS dans d’autres spécialités lorsque la situation clinique l’exige. »

Cependant, ce type de clinique demeure principalement intégré au réseau public, et leur développement est parfois limité par des enjeux d’espace et de ressources.

Une démarche axée sur la reconnaissance, la stabilité et le dialogue

Au-delà de l’accès aux soins, Mme Raymond souligne que la stabilité et la clarté du parcours de soins sont essentielles pour les patients. Elle indique que ceux-ci expriment généralement une grande confiance envers les infirmières praticiennes spécialisées et apprécient la continuité des soins offerts. Selon elle, les demandes de l’AIPSQ visent avant tout à renforcer la collaboration interprofessionnelle et à permettre aux IPS de contribuer pleinement au système de santé, au bénéfice des patients.

« Nous voyons les besoins sur le terrain. Nous savons ce que nous pouvons apporter grâce à nos compétences et à notre approche globale », affirme-t-elle.

Dans cette optique, l’Association des infirmières praticiennes spécialisées du Québec souhaite poursuivre un dialogue constructif avec le ministère de la Santé, la FMOQ ainsi que les organisations syndicales infirmières, afin de faire évoluer le cadre actuel.

« Notre objectif est de travailler ensemble, dans l’intérêt des patients. Si nous disposons des outils nécessaires pour exercer pleinement notre rôle, ce sont les patients — et l’ensemble du réseau — qui en bénéficieront », conclut Mme Raymond.