De la sélection d’une semence pouvant coûter plusieurs centaines de dollars jusqu’au transport d’un fruit de plus d’une tonne, la culture de citrouilles géantes est bien plus complexe qu’un simple passe-temps de jardinage. Pour Alexandre Lemire, de Compton, chaque saison représente plusieurs mois de travail, de surveillance et d’expérimentation dans l’espoir de battre son propre record et, éventuellement, de produire la plus grosse citrouille du Québec.
À première vue, une citrouille géante pourrait sembler être simplement une citrouille ordinaire à laquelle on aurait laissé davantage de temps pour pousser. En réalité, la culture de compétition repose sur une génétique particulière, une gestion minutieuse de la plante et une quantité impressionnante de travail.
Alexandre Lemire pratique cette culture par passion. Il ne s’agit pas de son activité professionnelle principale et il ne considère pas son projet comme une entreprise. Il travaille plutôt dans le milieu agricole, sur une ferme laitière, depuis environ 16 ans. La culture de légumes géants est donc devenue un projet personnel et familial qui mobilise aussi sa conjointe, Stéphanie Hampton, et ses deux enfants.
Son aventure a commencé en 2015, après avoir découvert des semences de citrouilles géantes chez des producteurs. À l’époque, il ne connaissait pratiquement rien à cette discipline. Sa première tentative lui avait tout de même permis de produire une citrouille d’environ 150 à 200 livres. Après une pause, il a repris le projet et a progressivement investi davantage de temps et d’équipement. En 2019, il construisait une première serre artisanale. Quelques années plus tard, il aménageait une installation beaucoup plus importante.
Son record personnel atteint 1 553 livres. Mais cette performance n’a pas marqué la fin de son ambition. Son objectif est maintenant de franchir la barre des 2 000 livres.
Une génétique conçue pour devenir gigantesque
La première étape consiste à choisir la bonne semence. Les citrouilles de compétition ne sont pas simplement des versions particulièrement bien nourries des citrouilles que l’on retrouve dans les champs ou les épiceries. Alexandre Lemire cultive notamment la Dill Atlantic Giant, une génétique spécialement sélectionnée pour produire des fruits extrêmement volumineux.
Selon lui, cette variété est utilisée pour les citrouilles pouvant dépasser les 1 000 livres. Les semences elles-mêmes peuvent représenter une dépense importante : certaines sont vendues aux enchères et peuvent atteindre jusqu’à 700 dollars américains pour une seule semence. Alexandre utilise généralement des semences dont la valeur se situe plutôt entre 100 et 200 dollars américains l’unité. Et même en payant ce prix, rien ne garantit qu’une semence germera.
Cette logique explique pourquoi la génétique occupe une place aussi importante dans le milieu. Lorsqu’une citrouille est présentée à une pesée officielle, son poids est associé au nom de son producteur. Une citrouille de 2 000 livres produite par Alexandre Lemire deviendrait ainsi une « 2 000 livres Lemire », selon son exemple.
Ce système permet aussi aux cultivateurs de retracer les producteurs derrière les meilleures performances et de communiquer directement avec eux.
Une communauté internationale très active
Derrière cette compétition se trouve une véritable communauté de cultivateurs. Alexandre échange avec des producteurs aux États-Unis, en Europe et ailleurs dans le monde. Il participe notamment à des groupes Facebook consacrés aux légumes géants et échange directement avec certains des meilleurs cultivateurs de la discipline.
Il mentionne notamment Travis Gienger, un producteur qu’il contacte pour obtenir des conseils. Le fonctionnement de cette communauté repose beaucoup sur le partage de connaissances : lorsqu’un cultivateur rencontre un problème avec sa plante, il peut demander conseil à des producteurs qui ont déjà vécu une situation semblable.
Alexandre a récemment créé, avec sa conjointe, un groupe Facebook destiné aux amateurs de légumes et de fleurs géants, The Giant and Bloom’s Garden. Le groupe sert notamment à partager des conseils, des semences et des expériences. Alexandre indique également qu’il vend ou distribue certaines de ses propres semences afin de permettre à d’autres personnes de se lancer.
Cette culture est donc compétitive, mais elle demeure aussi profondément collaborative. Les producteurs cherchent à se dépasser les uns les autres tout en échangeant des connaissances qui permettent à l’ensemble de la communauté de progresser.
Une plante qui peut occuper 1 200 pieds carrés
L’un des premiers chocs pour un jardinier amateur est probablement l’espace nécessaire. Pour produire une citrouille de compétition, Alexandre consacre environ 1 200 pieds carrés à une seule plante. Une partie de son installation se trouve sous serre et une autre à l’extérieur. Sa serre principale fait notamment 30 pieds par 15 pieds pour la portion chauffée, tandis qu’un espace extérieur de 30 pieds par 20 pieds permet à la plante de développer davantage de feuillage.
La plante elle-même devient immense. Alexandre laisse sa vigne principale se développer sur plusieurs dizaines de pieds et conserve également de longues vignes secondaires. Il explique que lorsque la plante atteint environ 20 pieds, les vignes secondaires peuvent elles aussi atteindre de 15 à 20 pieds. Alexandre cherche à conserver ces ramifications aussi longtemps que possible. À la base des feuilles, il ajoute ensuite de la terre afin de favoriser l’apparition de racines secondaires.
L’objectif n’est donc pas nécessairement de limiter la croissance de la plante, mais au contraire de lui permettre de développer le maximum de feuillage et de racines afin de soutenir le fruit pour développer un système racinaire capable de soutenir la croissance du fruit et maximiser la capacité de la plante à l’alimenter.
Alexandre explique qu’idéalement, une seule citrouille est conservée sur la plante. Les autres fruits sont retirés afin que les ressources de la plante soient concentrées sur celui qui sera présenté en compétition.
Autrement dit, le principe est relativement simple : une plante immense, un système racinaire immense et un seul fruit à nourrir.
Le printemps commence bien avant de mettre la plante dehors
La saison commence à l’intérieur. Alexandre surveille d’abord les conditions météorologiques et ajuste son calendrier en fonction de l’arrivée du printemps. Lorsque les températures deviennent favorables, il fait germer ses semences à environ 25 degrés Celsius, notamment à l’aide d’un incubateur à œufs.
Une fois la graine germée, la jeune plante développe d’abord ses cotylédons, c’est-à-dire ses premières petites feuilles. Alexandre observe ensuite la direction prise par la première vraie feuille afin de déterminer comment orienter la plante.
Si le printemps tarde à s’installer, elle peut rester dans un pot plus longtemps. Sinon, elle est transplantée directement dans le sol, où des câbles chauffants ont été installés à environ deux pieds de profondeur. L’objectif est de maintenir les racines à environ 20 degrés Celsius avant de sortir complètement la plante.
La serre doit elle aussi être maintenue à une température favorable. Alexandre utilise une chaufferette industrielle au propane et surveille la température pour éviter que les conditions deviennent trop froides.
Il ajoute même de l’éclairage artificiel. Au début de la saison, les journées ne sont pas suffisamment longues à son goût pour maximiser la croissance. Des lumières sont donc installées au-dessus de la plante afin de lui assurer davantage de luminosité, même lorsque le ciel est couvert.
Choisir le bon fruit
Lorsqu’une plante commence à produire plusieurs fruits, le cultivateur doit faire un choix. Alexandre ne conserve pas nécessairement le premier fruit apparu. Il regarde notamment la position du fruit sur la plante et le moment de la pollinisation. Dans son cas, il voulait obtenir une pollinisation suffisamment précoce alors que sa vigne principale avait déjà atteint environ 22 pieds.
Son raisonnement est stratégique : une plante déjà très développée au moment où le fruit commence à grossir dispose de davantage de feuillage et de racines pour soutenir sa croissance. Les autres fruits sont ensuite coupés pour concentrer les ressources sur celui qui présente le meilleur potentiel.
C’est l’une des grandes différences avec un potager traditionnel. Là où un jardinier peut se réjouir de voir six citrouilles sur un même plant, le cultivateur de compétition peut volontairement les éliminer pour n’en garder qu’une.
Une course contre le temps
Le calendrier est crucial. Alexandre commence généralement ses semis entre le 1er et le 10 avril et vise une récolte autour du 10 octobre. Cela représente plusieurs mois d’attention presque quotidienne. Pendant environ trois mois particulièrement intensifs, il consacre une à deux heures chaque soir à sa culture.
Et ces heures ne comprennent pas seulement l’arrosage. Il faut contrôler les mauvaises herbes, surveiller la plante, gérer les vignes, enterrer certaines feuilles et surveiller les ravageurs.
Pour quelqu’un qui possède une seule plante destinée à la compétition, cette charge de travail peut déjà être considérable. Alexandre possède également plusieurs autres plants destinés à sa famille et à différentes compétitions, ce qui explique pourquoi sa conjointe participe notamment au désherbage et à l’entretien.
L’eau, les mauvaises herbes et les maladies
Une citrouille de cette taille exige évidemment beaucoup d’eau. Alexandre dispose d’une partie de son système d’irrigation déjà installée et utilise aussi une méthode plus rudimentaire à l’extérieur. L’arrosage doit toutefois être contrôlé, notamment parce que l’humidité peut favoriser certaines maladies.
L’un de ses principaux défis est le mildiou, un champignon qui se développe sur les feuilles. Pour le contrôler, il cherche à garder le feuillage aussi sec que possible et ajuste son arrosage. Il utilise également des produits pour lutter contre la maladie. Le feuillage est particulièrement important : une plante qui perd une partie de ses feuilles perd aussi une partie de sa capacité à soutenir la croissance du fruit.
Les insectes peuvent faire perdre une saison
Les ravageurs représentent une autre menace majeure. Alexandre a notamment dû composer avec le perceur de la courge, un insecte dont le papillon pond des œufs sur les plants. Il inspecte donc ses feuilles quotidiennement afin de détecter la présence d’œufs sur les tiges.
Lors d’une saison particulièrement difficile, il affirme avoir retiré environ 200 perceurs de courges de ses plants.
Les conséquences peuvent être importantes. Il raconte qu’une de ses citrouilles pouvait prendre environ 40 livres par jour avant que les ravageurs ne viennent ralentir sa croissance. Après l’intervention contre les insectes, le gain quotidien avait diminué de moitié. Il estime avoir perdu une partie importante de sa saison parce qu’il avait détecté le problème trop tard.
Son prochain investissement devrait d’ailleurs être un filet anti-insectes capable de couvrir l’ensemble de ses 1 200 pieds carrés de culture. Il prévoit notamment financer cet achat en vendant une partie de ses propres semences.
Combien coûte une citrouille géante?
La réponse dépend énormément du niveau de pratique. Dans le cas d’Alexandre, les dépenses comprennent notamment les semences spécialisées, le compost, les produits utilisés pour la culture, l’électricité ou l’éclairage, le propane nécessaire au chauffage de la serre, les infrastructures et le matériel de transport, comme une remorque adaptée.
Il donne un exemple révélateur : même une bourse de 1 500 dollars pour une première place remportée dans une compétition, à Saint-André-d’Argenteuil par exemple, ne suffit pas à couvrir ses dépenses, puisqu’elle ne couvre même pas, selon lui, le propane utilisé. Lorsqu’il remporte une bourse, il préfère donc réinvestir l’argent dans du compost et d’autres produits nécessaires à la culture.
La culture de citrouilles géantes n’est donc pas, pour lui, une activité lucrative. C’est un investissement dans une passion. En Ontario, il mentionne des prix pouvant atteindre 5 000 dollars pour la première position dans certaines compétitions. À l’échelle des coûts et du temps consacrés à une culture de compétition, ces montants restent toutefois davantage une récompense qu’un véritable modèle d’affaires.
Deux grandes compétitions au Québec

Pour les cultivateurs québécois, les possibilités de faire peser officiellement leurs fruits sont relativement limitées. Alexandre identifie notamment deux événements québécois importants : Le Potiron de Gentilly, à Bécancour, et le Festival de la Citrouille de Saint-André-d’Argenteuil.
Les résultats de ces pesées officielles sont ensuite enregistrés dans le système du Great Pumkin Commonweatlh (GPC), ce qui permet de conserver une trace des performances.
La compétition ne concerne d’ailleurs pas uniquement les citrouilles. Les événements permettent également de mesurer des melons d’eau, des tournesols, des tomates, des zucchinis et des citrouilles de champ.
Alexandre cultive lui-même plusieurs de ces catégories. Il possède notamment une dizaine de plants de tomates géantes et environ 60 plants de citrouilles de champ. Son record pour une citrouille de champ est d’environ 75 livres.
Chez les Lemire, les enfants participent également. Il n’y a pas nécessairement de catégorie réservée à un âge précis : selon Alexandre, tout le monde peut apporter un fruit et participer aux activités.
La forme et la couleur de la citrouille sont secondaires dans l’attribution des prix. Par exemple, un prix peut être décerné à la plus belle citrouille, tandis que les citrouilles vertes sont plutôt comptabilisées dans la catégorie des courges. Autrement, la qualité ou l’intensité de la couleur orange n’a aucune incidence sur l’attribution des prix.
Une citrouille peut être disqualifiée avant même d’atteindre la balance
Atteindre un poids impressionnant ne suffit pas. Le fruit doit également arriver en parfait état à la compétition.
Une fissure ou de la pourriture peut entraîner une disqualification. Alexandre raconte notamment le cas d’une citrouille de plus de 2 000 livres qui s’était fendue pendant son transport vers Gentilly. Même si le fruit avait potentiellement représenté une performance exceptionnelle, la fissure l’a empêché d’être officiellement comptabilisé.
Le transport devient donc la dernière épreuve de la saison. La veille de la pesée, la vigne est coupée. Le cultivateur explique qu’une citrouille peut perdre entre 10 et 20 livres par jour par évaporation une fois qu’elle n’est plus attachée à la plante.
Il faut ensuite soulever le fruit avec énormément de précautions. Alexandre utilise un système de filet placé sous la citrouille, avec des supports et des cordes. Le tout peut être soulevé à l’aide d’un tracteur, placé sur une palette, chargé sur une remorque et solidement attaché pour le déplacement.
Une mauvaise manœuvre peut donc réduire à néant plusieurs mois de travail.
Une fois arrivée à la compétition, la citrouille n’a pas plusieurs occasions de faire valoir son poids. Alexandre explique qu’une citrouille est pesée une seule fois et officiellement comptabilisée une seule fois. Après cette pesée, sa carrière de fruit de compétition est terminée.
Une compétition qui dépasse les citrouilles

La culture des légumes géants possède aussi un côté beaucoup plus ludique. À Gentilly, par exemple, une course de citrouilles transformées en embarcations est organisée après la pesée, la semaine suivante. Alexandre raconte que sa conjointe participe à cette activité.
Le principe est pour le moins inhabituel : une citrouille est mise à l’eau et les participants disposent d’environ une heure pour la découper et la façonner afin qu’elle soit suffisamment stable. Ils doivent ensuite parcourir environ un kilomètre sur la rivière.
De la compétition locale aux records mondiaux
À mesure que les fruits grossissent, l’échelle de la compétition change. Alexandre vise actuellement à dépasser la marque québécoise de 2 117 livres, qu’il attribue à Jim Bryson, de la Montérégie. Il considère ce record comme son objectif ultime : produire une citrouille plus lourde que la plus grosse jamais enregistrée au Québec.
À l’échelle canadienne, il évoque une performance de 2 537 livres.
Mais les meilleurs producteurs vont encore plus loin dans leur organisation que le système mis en place par M. Lemir. Alexandre explique que certains cultivateurs de haut niveau consacrent environ 2 000 pieds carrés à un seul plant et peuvent en cultiver deux par année, chacun nécessitant une superficie considérable.
Ce sera une avenue à envisager s’il souhaite mettre toutes les chances de son côté. De cette façon, il aurait le luxe de sélectionner, parmi ses plants, la citrouille la plus prometteuse pour les différentes pesées.
La différence entre un amateur qui souhaite simplement faire pousser une grosse citrouille et un cultivateur qui vise un record devient alors une question d’échelle, de précision et de temps.
Une passion qui se transmet
Malgré toute cette technicité, Alexandre ne présente pas la culture des légumes géants comme une activité réservée aux experts. Au contraire, il invite les personnes intéressées à poser leurs questions sur son groupe et affirme qu’il peut fournir des conseils ou même des semences à ceux qui souhaitent essayer.
Pour lui, la culture repose autant sur l’expérimentation que sur le partage des connaissances.
Et lorsque la saison se termine, le fruit ne disparaît pas nécessairement dans un décor d’Halloween. Alexandre explique qu’il donne ses grosses citrouilles aux chevreuils pour qu’elles servent de nourriture aux animaux pendant l’hiver.
Au moment de l’entrevue, la citrouille d’Alexandre est estimée à environ 1 000 livres, mais il ignore jusqu’où elle pourra se rendre cette saison. Sa croissance a ralenti et il sait que les dernières semaines dépendront notamment de la météo et des températures.
Son record de 1 553 livres demeure donc à battre. Pour atteindre les 2 000 livres, il lui faudra encore un peu plus de temps, de technique, de chance et probablement une plante encore plus impressionnante. Car dans cet univers, la recette du succès tient finalement en quelques mots : faire pousser plus grand, mais surtout réussir à garder le fruit vivant et intact jusqu’à la balance.
Photos : gracieuseté de M. Alexandre Lemire
